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TEXTES EN LIGNE : LA NORME

L'article qui suit propose une mise au point conceptuelle sur l'idÈe de "norme".

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LA NORME

1) norme statistique et norme idÈale
2) Le conformisme
3) La normativitÈ
4) norme et pouvoir
5) Le pouvoir rÈpressif
6) Le pouvoir normalisateur
7) rÈsumÈ de l'opposition thÈorique entre rÈpression et normalisation
8) combinaisons des deux types de pouvoir
9) statistique et normalisation
10) conformisme bourgeois et rÈpression totalitaire
11) psychiatrie et handicap

Qu'est-ce que la norme? Comment est-elle dÈfinie? Par qui? Dans quel but ?
Mais, tout d'abord, que signifie le terme de norme ?

1) norme statistique et norme idÈale

          Il y a une premiËre dÈfinition de la norme comme moyenne statistique. Une chose est considÈrÈe comme normale si elle se prÈsente de maniËre identique pour la majoritÈ d'une population. La frÈquence dÈfinit ainsi la norme. Dans cette optique, ne serons pas " normaux " tous les phÈnomËnes qui s'Ècartent de la moyenne : l'anormalitÈ sera alors dÈfinie comme l'exception, l'originalitÈ, la singularitÈ, tout ce qui relËve du domaine de l'inhabituel, de l'inaccoutumÈ, du non-courant. Ce qui ressort de cette premiËre dÈfinition de la norme, c'est son absence de jugement de valeur, dans une approche qui se veut neutre et objective. Par exemple, le " gÈnie ", l'intelligence supÈrieure, trËs valorisÈe dans l'opinion traditionnelle, sera tout autant " anormale " que la folie ou certaines formes de crime, car pareillement exceptionnelle.
Il y a aussi la norme comme modËle idÈal. Dans ce cas, la norme joue un rÙle d'attraction vers une rÈalisation ? Ítre, toujours au plus prËs du modËle. La norme est ici ce qui sert ou doit servir d'objet d'imitation, pour faire ou reproduire quelque chose. C'est le type concret ou la formule abstraite de ce qui doit Ítre, et elle comporte ? ce titre un impÈratif de conformitÈ. En ce sens, la norme est l'Ètalon ou le canon servant de point de comparaison pour la rÈalisation d'une chose, dont on projette l'Ètat final comme but ? atteindre. Dans l'industrie par exemple, on nomme " standard " une norme de fabrication en sÈrie d'un objet. La norme est donc, dans ce sens, un principe de conformitÈ, de ressemblance et d'identitÈ entre un modËle et sa rÈalisation. Sera considÈrÈ comme un Ècart ? la norme tout ce qui ne rentrera pas dans le cadre de la ressemblance : c'est le vaste domaine du non-conforme. L'anormalitÈ est ici plutÙt du cÙtÈ de l'erreur, du dÈfaut, de l'imperfection, en termes de diffÈrence par rapport au modËle.

2) Le conformisme

          Ici, nous ferons quelques remarques concernant ces deux premiers sens du terme de " norme ". Notre premiËre remarque concerne la diffÈrence fondamentale de ces deux significations : la norme statistique se rÈfËre ? une population globale dont les individus peuvent Ítre trËs dissemblables en rÈalitÈ, si bien que la moyenne qui dÈcoule de l'Ètude statistique doit Ítre considÈrÈe comme une construction abstraite qui n'abolit en aucun cas l'hÈtÈrogÈnÈitÈ concrËte de la population considÈrÈe. La moyenne statistique ne constitue pas un modËle qui serait partagÈ par l'ensemble des individus d'une population. On aurait donc tort de considÈrer la " norme " comme le modËle majoritaire auquel une population aurait ? se conformer. Il est sans doute vrai que des individus, ou des groupes d'individus, peuvent choisir de se conformer ? la moyenne, de prendre la majoritÈ comme modËle ? rÈaliser : c'est l? prÈcisÈment ce qu'on appelle le conformisme. Or le conformisme est lui-mÍme une attitude sociale et politique qui n'est pas forcÈment majoritaire dans une population. La norme statistique ne recouvre donc la norme comme modËle que d'une faÁon accidentelle. Il y a toujours des modËles minoritaires et hÈtÈrogËnes, si bien que le problËme d'une Èventuelle homogÈnÈisation des normes est avant tout un problËme social et politique.

3) La normativitÈ

          Notre deuxiËme remarque dÈcoule de la premiËre et concerne la faÁon dont on Ètablit une norme au sens de modËle : chaque individu peut avoir plusieurs modËles et donc se rÈfÈrer non pas ? une norme unique, mais ? un ensemble de normes, qui parfois forment un systËme, parfois restent non liÈes, occasionnant alors des conflits internes que l'on pourrait appeler des " conflits normatifs ". Car nous voudrions insister sur le fait que les individus ne sont pas soumis passivement aux normes qui les concernent, mais exercent une activitÈ normative constante, dans la mesure o chacun participe ? l'Èlaboration des modËles, Èventuellement en les transformant pour son propre usage. Georges Canguilhem a particuliËrement insistÈ sur cette activitÈ d'Èlaboration autonome des normes, en ce qui concerne l'organisme vivant, autrement dit la notion de norme en biologie, dans son livre sur Le normal et le pathologique. Selon lui, toute norme biologique est en fait constituÈe par une activitÈ d'Ètablissement des normes, qu'il appelle " normativitÈ biologique ", en rÈfÈrence ? la philosophie : " Par normatif, on entend en philosophie tout jugement qui apprÈcie ou qualifie un fait relativement ? une norme, mais ce mode de jugement est au fond subordonnÈ ? celui qui institue les normes. Au sens plein du mot, normatif est ce qui institue des normes. Et c'est en ce sens que nous proposons de parler d'une normativitÈ biologique " (p77). Cette expression dÈsigne alors le fait que " s'il existe des normes biologiques c'est parce que la vie, Ètant non seulement soumission au milieu, mais institn de son milieu propre, pose par l? mÍme des valeurs non seulement dans le milieu, mais aussi dans l'organisme mÍme "(p155). Et cette conception d'une activitÈ normative autonome, Canguilhem l'a conÁue explicitement en opposition critique par rapport ? l'idÈe de norme statistique, idÈe qui ramËne la constitution de modËles ? l'homogÈnÈitÈ d'une moyenne ! La constitution de normes, au sens de modËles, peut donc Ítre une activitÈ autonome.

4) Le pouvoir de la norme

          Que se passe-t-il alors quand on tente de briser cette autonomie, et qu'on essaie d'imposer ? autrui des normes qu'il n'a pas lui-mÍme instituÈes ? Qu'arrive-t-il quand on oblige des personnes ? se conformer ? des modËles qu'elles n'ont pas choisis ? Car il faut bien voir le troisiËme sens du mot " norme " : il arrive que des instances extÈrieures ? une personne, selon des critËres qui leur sont propres, dÈcident pour elle de ce qui est bien et de ce qui est mauvais, de ce qui est la norme et de ce qui ne l'est pas. C'est la norme comme pouvoir, comme impÈratif et assujettissement. C'est la norme au sens de rËgle, dÈsignant ce qui est imposÈ comme ligne directrice de conduite. La norme est alors un commandement, un ordre, un prÈcepte qu'il convient de respecter et auquel il faut obÈir. Ce n'est plus l? un rapport de chiffres, mais un rapport de force entre ceux qui dÈcident et ceux qui subissent. Certains individus parviennent ? se conformer ? ces normes extÈrieures, d'autres ne le peuvent pas ou ne le veulent pas et sont de fait, selon les cas, " dÈviants " ou anormaux. Selon Guy DrÈano, la distinction entre les dÈviants et les anormaux ne fait intervenir que la diffÈrence entre la volontÈ et l'incapacitÈ dans le non-respect de la norme : est considÈrÈ comme " dÈviant " celui qui " volontairement n'emprunte pas les voies tracÈes par d'autres pour tous " (Guy DrÈano, Guide de l'Èducation spÈcialisÈe, pp112-113). La norme est donc un rapport de force, et c'est prÈcisÈment ici qu'on rejoint les analyses de Foucault, puisque pour lui le pouvoir est fondamentalement un rapport de force : " Par pouvoir, il me semble qu'il faut comprendre d'abord la multiplicitÈ des rapports de force qui sont immanentes au domaine o ils s'exercent, et sont constitutifs de son organisation " (La volontÈ de savoir, pp121-122). Essayons d'abord d'envisager ce qu'est une norme au sens de pouvoir, en rapportant cette derniËre dÈfinition aux deux premiers sens que nous avons dÈgagÈs prÈcÈdemment. Dans cette optique, deux hypothËses s'offrent ? nous.

5) Le pouvoir rÈpressif

          La premiËre hypothËse selon laquelle on pourrait interprÈter l'expression de normalisation, de pouvoir de la norme, reviendrait ? dire deux chose. D'une part, il y aurait une entitÈ qui dÈtiendrait un pouvoir de domination sur d'autres entitÈs du mÍme genre ; ce serait par exemple le pouvoir d'un individu, d'une classe sociale, d'un pays, sur d'autres ; dans ce cas, l'entitÈ dominante imposerait aux autres l'impÈratif d'adopter sa propre norme comme modËle commun. C'est le pouvoir comme hÈgÈmonie d'une norme sur les autres, avec rÈpression active de toute norme diffÈrente : c'est aussi le pouvoir comme universalisation d'une norme. Et c'est d'ailleurs ici qu'on retrouverait le conformisme, mais cette fois un conformisme prescrit par le pouvoir lui-mÍme, puisqu'une norme unique, valant pour tous, peut Ítre pensÈe comme visant ? constituer une majoritÈ, l'opposition d'une minoritÈ Ètant alors perÁue comme dÈviance... D'autre part, ce pouvoir opÈrerait un partage entre ce qui est conforme et ce qui est non-conforme, par un jugement qui condamnerait et exclurait tout ce qui ne relËve pas de la norme, prise comme rÈfÈrence commune et unique. Or, ce type de pouvoir existe bel et bien : on le retrouve dans la notion de loi: c'est la norme comme loi, comme rËgle de droit, servant de rÈfÈrence constante et connue de tous (nul n'est sensÈ ignorer la loi) pour de jugements qui doivent faire le partage entre le licite et l'illicite, le lÈgal et l'illÈgal. L'anormalitÈ sera alors pourchassÈe et condamnÈe comme crime.

6) Le pouvoir normalisateur

          Mais on peut entendre l'idÈe de " normalisation ", comme rapport de pouvoir, en un autre sens, et ce sera notre seconde hypothËse. En effet, il peut trËs bien arriver que le pouvoir tolËre, en dehors de lui, des normes diffÈrentes des siennes propres. Le rapport de force ne sera plus une lutte pour la domination d'une normes sur une ou plusieurs autres, mais un combat visant ? contrÙler et maÓtriser la norme propre de l'adversaire. Cette seconde idÈe peut ressembler Ètonnamment ? la premiËre. Mais si on se rapporte ? la distinction que fait Canguilhem entre le jugement normatif, d'une part, et l'activitÈ d'institution des normes, soit la normativitÈ autonome, d'autre part, alors on peut concevoir qu'un rapport de pouvoir s'Ètablisse, non plus entre des normes diffÈrentes, mais au niveau mÍme de l'activitÈ qui institue une pluralitÈ de normes. L'enjeu fondamental du pouvoir sera, non plus l'hÈgÈmonie d'une norme unique, mais le monopole de la normativitÈ. Par cette expression, il faut entendre que le pouvoir ne consistera pas tant dans le fait d'imposer sa propre norme comme modËle pour autrui, que dans celui de constituer pour autrui un modËle, auquel il aura bien s?r ? se conformer, mais un modËle essentiellement diffÈrent de la norme propre de celui qui institue : instituer pour autrui un modËle auquel on n'a pas ? se conformer soi-mÍme, contrairement ? l'universalitÈ de principe de la loi. Dans ce type de pouvoir, il s'agira donc de briser l'autonomie d'autrui quant ? sa capacitÈ ? constituer un modËle qui lui soit propre, de telle maniËre ? ce qu'il soit obligÈ de recourir ? une instance extÈrieure s'il veut trouver une norme lui permettent de se rÈaliser. Il ne s'agit donc plus d'imposer une loi commune, mais d'instaurer une dÈpendance normative telle que personne ne puisse librement se donner un modËle, sans que ce modËle, quel qu'il soit, n'ait dÈj? fait l'objet d'une Èlaboration prÈalable par les instances normatives du pouvoir. Ce type de pouvoir ne sera pas tant restrictif et rÈpressif vis-?-vis des normes autres, mais essentiellement crÈateur et producteur de normes diverses et nombreuses : il agira comme multiplicateur de normes, et non plus comme soustracteur.
En outre, ce pouvoir contiendra aussi un critËre de jugement et de qualification, mais intÈriorisÈ pour chaque norme, de telle sorte qu'il n'y aura pas de grand partage universel du bien et du mal, mais une distinction partielle du bon et du mauvais selon des Èchelles toujours plus fines et extrÍmement localisÈes : ce sera par exemple des distinctions entre la bonne et le mauvaise folie, le bon et le mauvais " indigËne ", etc., selon le contexte toujours extÈrieur o l'instance de pouvoir ne se reconnaÓt plus rien de commun avec ce qu'elle se propose de " normaliser ". Ainsi, les dÈviants et les anormaux ne seront pas tant des criminels ou des infracteurs qui transgressent les interdits communs, que des gens qui, par leur refus ou leur incapacitÈ, ne se conforment pas au modËle qu'on a construit pour eux, et ? leur propre usage... ou bien alors, ? la limite, se seront des gens pour lesquels on n'a pas encore trouvÈ de norme adÈquate ; se seront soit des rÈcalcitrants et des incapables d'un cÙtÈ, soit des Ènigmes pour le pouvoir normatif, de l'autre.

7) RÈsumÈ de l'opposition thÈorique entre rÈpression et normalisation

          En rÈsumÈ, nous aboutissons ? une opposition thÈorique stricte entre deux types de pouvoir, selon une utilisation diffÈrente de la notion de norme : d'un cÙtÈ, un pouvoir de type rÈpressif, qui vise ? la domination hÈgÈmonique d'une norme, ou d'un mÍme ensemble de normes, et qui opËre par un jugement d'exclusion pour condamner et Ècarter les individus non-conformes ? cette norme ; de l'autre cÙtÈ, un pouvoir de type normatif, qui vise un monopole de l'activitÈ d'Ètablissement des normes, qui tend ? restreindre la capacitÈ d'autodÈtermination des individus qui sont sous son contrÙle afin de les maintenir dans un Ètat de passivitÈ vis-?-vis de leur propre normativitÈ, et qui opËre un jugement modulateur pour qualifier les dÈviations de la maniËre la plus dÈtaillÈe possible.

8) Combinaisons des deux types de pouvoir

          Mais cette opposition schÈmatique reste thÈorique et ne correspond pas ? la rÈalitÈ du pouvoir dans son exercice. Non seulement on peut penser que ces deux types de pouvoir coexistent concrËtement, mais on peut trËs bien imaginer en outre qu'il existe des situations dans lesquelles ils se combinent. Ainsi on peut penser qu'un pouvoir rÈpressif tolÈrera un certain nombre d'Ècarts sans pour autant les exclure radicalement ; il fera alors appel ? un jugement modulateur procÈdant ? des distinctions fines. On aura par exemple des distinctions entre les " bons " et les " mauvais " criminels, selon qu'ils sont plus ou moins " rÈadaptables ", ou bien en considÈration des " circonstances attÈnuantes ", etc. ; donc un jugement modulateur dans un contexte gÈnÈral d'exclusion. Inversement, on peut concevoir qu'un pouvoir normatif intËgre dans son fonctionnement un jugement d'exclusion d'autant plus sÈvËre que les normes seront mieux spÈcifiÈes : par exemple, un homosexuel dÈviant serait dans ce cas d'autant moins tolÈrÈ qu'on aurait mieux dÈfini une homosexualitÈ " normale ", et celui-ci serait en outre exclu par le groupe des homosexuels rÈputÈs " acceptables ". On aurait l? une situation o une pluralitÈ de normes permettrait l'intÈgration d'un jugement d'exclusion qui serait intÈriorisÈ pour chaque norme spÈcifique, et propre ? chacune d'elles. L'anormal serait considÈrÈ alors comme " criminel " par rapport ? son groupe d'appartenance, comme une sorte de " traÓtre " local.

9) Statistique et normalisation

          Enfin, on pourra revenir sur notre premiËre affirmation d'une neutralitÈ de la dÈfinition statistique de la norme comme moyenne et frÈquence. L'objectivitÈ de la moyenne et le caractËre descriptif des statistiques ne doit pas nous faire oublier les liens Ètroits qu'elles ont entretenus avec le pouvoir d'Etat : les prÈfectures, crÈes en France autour de la RÈvolution, ont eu la charge d'unifier le territoire national au moyen de normes communes et de diffuser les modËles d'unitÈ et de continuitÈ ; parmi leurs t?ches, il y a eu celle d'Ètablir la " statistique morale " de leur dÈpartement, c'est-?-dire comptabiliser les cas de suicide, d'alcoolisme, des divorces, des naissances et dÈcËs, etc. Les prÈfectures, en Ètablissant des enquÍtes statistiques sur la population, ont permis la mise en place de nomenclatures dÈtaillÈes des dÈviances qui servent de rÈfÈrences pour le jugement modulateur ; en mÍme temps, les statistiques prÈfectorales ont permis la diffusion des normes globales en garantissant la continuitÈ des modËles de rÈfÈrence, diffÈrenciÈs par types. Elles ont au final servi de point d'appui pour la mise en place de mesures gouvernementales visant la population globale, par l'incitation et la dissuasion de certains comportements, en donnant Ègalement une information en retour sur l'efficacitÈ des mesures prises. La statistique prÈfectorale a un rÙle d'observation et d'information sur la frÈquence des dÈviations sur un territoire et permet donc la mise en place de mesures rÈgulatrices d'ensemble. L'image classique de la police comme auxiliaire rÈpressif de la justice, qui pourchasse les criminels, doit Ítre complÈtÈe par la considÈration de son rÙle normalisateur au niveau de la population globale. L'ordre public comme idÈal policier, ce n'est pas seulement l'absence de crime, mais c'est surtout le fait que chacun reste bien " ? sa place ", que chacun rÈalise bien la norme prÈvue par un pouvoir essentiellement normalisateur : que l'enfant aille ? l'Ècole, pendant que l'ouvrier va ? l'usine, et que chacun rentre ? la maison une fois sa journÈe achevÈe, etc. Les prÈfectures ont ÈtÈ le modËle historique du pouvoir normalisateur dans son versant descriptif, et dont la face prescriptive est reprÈsentÈe par le gouvernement qui cherche des rÈgulations globales pour l'ensemble de la population, selon des normes diffÈrenciÈes. La statistique ? pour rÙle, moins d'imposer un modËle commun comme norme unique, que de permettre de distribuer le jugement modulateur des Ècarts, ? travers des Èchelles de mesure de plus en plus diffÈrenciÈes et prÈcises. Mais le caractËre national et coercitif des mesures gÈnÈrales de gouvernement mises en place ? travers les prÈfectures nous entraÓnera ? penser plutÙt ? un pouvoir de type mixte, entre le rÈpressif et le normatif, car les normes policiËres ont eu tendance ? s'imposer des faÁon uniforme et trËs coercitive, car orientÈe vers le but d'unifier le territoire et d'homogÈnÈiser l'Etat. (Pour une meilleure information historique sur l'utilisation des statistiques par le pouvoir d'Etat, on peut se reporter au livre d'Alain DesrosiËres, La politique des grands nombres).

10) Conformisme bourgeois et rÈpression totalitaire

          Le XIXËme siËcle apparaÓt comme mixte au niveau des types de pouvoir : la normalisation qui y est apparue a d'abord essayÈ de s'accorder avec le pouvoir rÈpressif, reprÈsentÈ par la loi. Le conformisme bourgeois a pu prÈtendre valoir comme norme unique, notamment au travers de la gÈnÈralisation des dispositifs disciplinaires, sans pour autant Ècarter la rÈfÈrence au juridique et ? la souverainetÈ lÈgale, mais en essayant au contraire d'en soutirer la lÈgitimitÈ: c'est une normalisation au service de la rÈpression, si on admet que les classes dirigeantes ont cherchÈ avant tout ? imposer des normes uniques et ? corriger les dÈviants, considÈrÈs comme dangereux, virtuellement criminels, pour les ramener aux modËles communs, garantis par la lÈgislation. Inversement, les courants totalitaires du XXËme siËcle peuvent Ítre vus comme des tentatives pour donner une force rÈpressive ? un pouvoir essentiellement normalisateur, perÁu comme prioritaire: la norme biologique de la race, la norme sociale de la production, ont ÈtÈ imposÈes par des mÈthodes extraordinairement rÈpressives, dans une sorte d'emballement et d'inflation inouÔe des rÈpressions, et avec un anti-juridisme, un anti-parlementarisme, un anti-lÈgalisme fonciers (voir sur ce point Le systËme totalitaire d'Hannah Arendt, qui oppose lÈgitimitÈ et lÈgalitÈ, et qui caractÈrise la terreur totalitaire comme une justice directe contre le droit positif, p.205- p.210), le rÈgime totalitaire visant moins ? corriger les criminels, en acte ou en puissance, qu'? Èliminer purement et simplement les anormaux, les dÈviants et les opposants, dÈfinis comme ennemis d'Etat absolument irrÈcupÈrables, mÍmes s'ils net pas criminels au regard de la loi !

11) Psychiatrie et handicap

          Il faut rappeler, en conclusion, que l'administration des asiles d'aliÈnÈs, devenus ensuite hÙpitaux psychiatriques, autrement dit l'institution la plus essentiellement normalisatrice que nous ayons connu, est restÈe trËs longtemps sous la tutelle des prÈfectures. On peut se demander si l'administration du handicap, plus rÈcente, ne serait pas constituÈe sur le modËle des prÈfectures : institutions dÈpartementales, les CDES et les COTOREP, ayant pouvoir dÈcisionnel sur la dÈfinition des situations de handicap au cas par cas, utilisent des Èchelles de mesures trËs dÈtaillÈes des dÈficiences, prononcent des jugement qui se modulent selon le degrÈ quantifiÈe de l'incapacitÈ ou du dÈsavantage, dÈcident du montant des allocations, assurent un suivi du parcours social des individus, enregistrent enfin les donnÈes chiffrÈes relatives ? cette sous-partie de la population ; on aurait alors l'exemple d'un pouvoir normalisateur qui imposerait des modËles de vie sociale aux personnes chroniquement malades ou fonctionnellement dÈficientes, c'est-?-dire un pouvoir diffÈrenciant des sous-ensembles de la population selon la norme d'une particularitÈ (ici, l'infirmitÈ), et non plus une normalisation globale de l'ensemble de la population. On aurait le principe d'un pouvoir normatif qui imposerait des modes de vie particuliers en fonction de critËres diffÈrentiels et sÈlectifs, et non plus d'un modËle universel valant pour tous. Peut-Ítre a-t-on l? l'illustration d'un pouvoir normatif qui se serait dÈbarrassÈ de son apparence rÈpressive, masquant ainsi sa nature de pouvoir derriËre un discours de solidaritÈ, d'aide sociale, d'Èthique. Les analyses de Robert Castel, dans La gestion des risques, vont dans ce sens.